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Résistance, résistantes et résistants dans le Pas-de-Calais

(1940-1945)

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      Norbert Fillerin et sa famille:

des résistants de Renty

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  Un message envoyé de Renty le 12 octobre 1942

Les Fillerin sont sans doute une famille particulière dans le microcosme renticois. Le père, Norbert, est un fils de bourgeois parisien, original en diable, engagé volontaire durant la Grande Guerre, fait prisonnier en 1917 au Chemin des Dames. 1919 le ramène à Paris où il se forge une large culture, un peu confuse d’ailleurs, en fréquentant assidûment les bancs de la Bibliothèque Nationale. Il épouse au milieu des années vingt Marguerite Cadet, fille de Renty  et s’installe dans la commune en tant qu’agriculteur (spécialité apiculture), peut-être plus par conviction royaliste - il milite dans les rangs de l’Action Française - que par véritable conviction : trois enfants naissent rapidement, GenevièveMonique, Gabriel.

         Surviennent la guerre, la mobilisation. Au moment de l’invasion de 1940, Norbert se retrouve à Renty. Il n’accepte pas la défaite, car sa germanophobie est profonde. Anglophile de toujours, il veut poursuivre le combat. Ne pouvant gagner l’Angleterre, il tente d’agir à Renty même. Il aide tout d’abord, secondé par Albert Gommeaux, de Fauquembergues, des soldats français à regagner leur domicile. A l’automne 1940, il repère deux individus au comportement étrange dans la campagne de Renty : ils s’agit de deux soldats Britanniques hébergés chez Vincent ansel, un fermier de la localité. Il décide de leur venir en aide, d’autant plus qu’il a su repérer, dans le village, de bonnes volontés qui pensent comme lui. Parmi celles-ci, l’abbé Penin, curé de la paroisse, le jeune René Rochas qui ne cache guère son patriotisme et son gaullisme, quelques autres encore, dont les Péroy de Wicquinghem. En décembre 1940, Norbert, en quête d’une solution d’évacuation pour ses deux Britanniques, décide de les conduire au Consulat américain de Lyon, en zone non occupée. Le voyage est long, parsemé de difficultés : il faut franchir la Somme, frontière imperméable de la zone interdite, loger à Paris où il trouve le concours d’Ulysse debas, un cafetier originaire de Renty, franchir encore la ligne de démarcation. Les « colis » arrivent sans encombre à Lyon : un agent britannique de l’I.S., en embuscade au Consulat, invite notre Norbert à poursuivre sa quête de Britanniques dans le Nord ; une adresse lui est donnée, celle du révérend Donald Caskie, un Ecossais qui dirige une mission à Marseille.

         De retour dans le Pas-de-Calais, Norbert recherche les Britanniques, en trouve, les confie au jeune Michel Péroy, désireux de rejoindre de Gaulle à Londres - il n’y parviendra pas - , mais il peut atteindre Marseille, non sans avoir été inquiété, en zone soi-disant libre, par la police de Vichy. Printemps 1941 : le réseau d’évasion, aux ordres de Garrow - par la suite, du commandant Pat O’Leary - s’organise. Norbert Fillerin est intégré dans le groupe de Saint-Omer, en liaison avec Désiré Didry et Alfred Lanselle . C’est le temps de la récupération des premiers pilotes abattus (Lockard, Mill, Nitelet). Ceux-ci sont conduits, parfois après rétablissement, vers le Centre de Saint-Omer. Ensuite, la filière les mène à Lille, Abbeville, Paris, Marseille, les Pyrénées, l’Espagne. Hélas ! le convoyeur attitré, Harold Cole, sergent britannique, trahit vers le mois de novembre, dénonce ceux qu’il connaît, dont Didry et Lanselle, arrêtés le 7 décembre 1941. Le réseau est, pour une première fois, démantelé.

         Dans le premier semestre de 1942, Fillerin n’a plus ne contact avec le réseau, mais ne reste cependant pas inactif. Avec les Péroy, René Rochas,  il fonde le commando K6, s’évertue à récupérer des armes, à les cacher. René Rochas sera inquiété par un gendarme de Fauquembergues pour cette activité. Visite à Renty d’un agent du réseau Confrérie-Notre-Dame du célèbre Rémy, à la recherche de terrain d’atterrissage. Il a été affranchi par Lockart. « Impossible, lui répond Fillerin, trop d’Allemands dans la région ! ».  Ce n’est qu’en juillet 1942 que le contact est renoué avec le réseau Pat. Un agent marseillais, Louis-Henri Nouveau, dit Saint-Jean, rencontre Norbert à deux reprises durant l’été, en mission qu’il se trouve pour reconstituer le Nord de la France. Fillerin devient un élément central pour le Nord et même pour la zone occupée. Il contacte alors le groupe Havet de Lumbres, prospecte jusqu’en Bretagne. Il récupère les pilotes, les convoie ou les fait convoyer jusqu'à Marseille (Michel Péroy est sollicité pour cet exercice), multiplie les déplacements en France.. Dans le secteur de Fauquembergues, il peut compter sur de nombreux concours, à Renty (abbé Penin, la famille Ansel, - René Rochas s’est réfugié à Coupelle-Vieille), à Fauquembergues (les docteurs Delpierre et Dufour, les garagistes Lefebvre, Baude, Dutemple, le libraire Fayolle), à Saint-Martin d’Hardinghem (l’instituteur Yves Bochent, le meunier et maire Lecointe), à Verchin (l’admirable Raymond Boulet qu’il emmène à l’automne 42 pour liquider un collaborateur à Toulouse, etc..).

         Cette grande période de l’activité de Norbert Fillerin se termine le 5 mars 1943. La Gestapo est parvenue à infiltrer le réseau par un de ses agents français, Roger Le Neveu, qui accomplit son œuvre de destruction. Norbert Fillerin qui a découvert la trahison du personnage tente de l’éliminer, mais n’y parvient pas. L’arrestation des membres éminents du réseau Pat O’Leary s’effectue en deux temps. Le sort de Norbert sera classique : interrogatoires sous torture rue des Saussaies, internement à Fresnes, déportation à Hradisko où il sera libéré par les Russes au début de mai 1945.

         A Renty, la famille Fillerin (Marguerite, les filles) récupèrent toujours les pilotes, mais ne sait plus comment les évacuer. Une solution est trouvée en juillet 1943, par l’intermédiaire d’agents du réseau Bordeaux-Loupiac (Bob Merlin, Joe Becker) qui fonctionne sur Frévent, Arras, Paris : trois convoyages sont ainsi réalisés jusqu'à la fin 1943. A cette époque, la Résistance s’étoffe, se structure et le groupe de Renty- Fauquembergues s’affilie à l’OCM. Les contacts restent suivis avec le groupe Havet de Lumbres, avec Raymond Boulet de Verchin. Le 30 décembre 1943, le groupe de Lumbres, infiltré par un agent de l’Abwehr III F de Lille, est arrêté. Les interrogatoires musclés de certains de ces membres conduisent probablement à d’autres arrestations : le 8 janvier 1944, Marguerite Fillerin est arrêtée à son tour. Condamnée à mort, elle verra sa peine commuée en travaux forcés et sera internée en Allemagne.

         Quoi qu’il en soit, Geneviève et Monique poursuivent l’action, avec l’aide de leur grand-mère. Les pilotes qui sont abattus sont toujours recueillis, et ils sont nombreux en ce début de l’année 1944, quand se développent l’opération Crossbow (attaque des rampes de lancement) et le bombardement systématique du Nord, en liaison avec le futur débarquement.. Difficile pourtant après les arrestations de renouer des contacts. C’est possible cependant, sans doute par l’intermédiaire des survivants de l’OCM qui travaillent dès lors pour le renseignement avec le réseau Hunter-Nord, dirigé dans le secteur par André Robin d’Aire-sur-la-Lys[1]. Par son activité multiforme, ce dernier est en cheville avec un réseau d’évasion (lequel ?), ce qui permet l’évacuation des pilotes tombés en janvier dans le canton d’Hucqueliers. En juin 1944, après le début de l’offensive V1, trois pilotes abattus parviennent chez Fillerin : ils y resteront jusqu’au moment de la Libération en septembre, assistant sans doute aux actions des enfants, impliqués dans les F.F.I. locaux (Jules Lecomte, tué au Bois Guillaume le 7 septembre 1944, Roger Santune, etc..)

         Norbert et Marguerite Fillerin sont revenus des camps nazis. Norbert est mort, aveugle, en 1977, Marguerite en 1980 ; leur fille Geneviève est décédée quelques mois après sa mère.

Notice René Lesage