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Résistance, résistantes et résistants dans le Pas-de-Calais

(1940-1945)

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A propos de « Le Nord -Pas-de-Calais dans  la Main Allemande », d’Etienne dejonghe et Yves le Maner

 

 

Il est des livres attendus, parce qu’ils sont tout simplement nécessaires. Le « Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande »,  d’Etienne Dejonghe et d’Yves Le Maner eux de ceux-ci. Depuis plus de cinquante ans, il avait été écrit beaucoup sur la Seconde Guerre Mondiale, témoignages et récits des témoins et des acteurs, travaux de journalistes, d’historiens locaux, d’étudiants et d’universitaires. De nombreuses questions ont été soulevées ; mais il nous manquait  une synthèse qui nous fournît une idée claire, cohérente d’une période douloureuse de notre histoire. Incontestablement, c’est fait avec cet ouvrage.

Il faut dire que ses auteurs sont des spécialistes reconnus . Etienne Dejonghe enseigna pendant de très nombreuses années à l’Université de Lille-III ; c’est lui qui, pour le Nord, initia dès la fin des années soixante les recherches universitaires sur la Seconde Guerre Mondiale dans la région du Nord. Yves Le Maner est l’initiateur, en autres choses, de la Coupole d’Helfaut, ce qui l’amena à fréquenter divers gisements d’archives à travers le monde. La documentation multiforme qu’il a rassemblée est impressionnante et bien souvent inédite. Il a démontré aussi - mais il y a beaucoup travaillé - qu’un projet culturel pouvait pourvoir au développement d’une petite région.

 

 

 Cet ouvrage se caractérise tout d’abord  par le souci d’une grande exigence.

1.    Les deux auteurs ont tout d’abord voulu une histoire totale de la période, qui ne néglige aucun des ses aspects.  L’ouvrage se présente en quelque sorte comme une « somme », riche en informations. Si l’approche des événements est nécessaire dans l’étude d’une guerre dominée par la conjoncture, ce sont les hommes et les femmes, qu’ils aient été acteurs ou qu’ils aient tout simplement subi, qui restent au centre de la perspective de nos deux historiens. Ces hommes et ces femmes sont ainsi saisi dans les structures qui organisent leur vie de tous les instants.  Ainsi est révélée la complexité de tout ce qui touche au fonctionnement de l’administration militaire allemande, incarnée par des hommes qui vivent selon leur tempérament et leur idéologie et qui montrent à l’occasion un grand pragmatisme dans les missions qui sont les leurs. Ces structures sont également envisagées dans leur évolution, tant il est vrai que 1940 n’est pas 1944.. Les hommes sont également saisis dans leurs activités ordinaires et extraordinaires,  dans leur comportements, dans les relations qu’ils entretiennent entre eux, dans leurs réactions vis-à-vis des situations auxquelles ils se trouvent confrontés et qui sont marquées, on s’en doute, du sceau de la diversité.. 

2.    Autre exigence, fondamentale : la rigueur. Les auteurs ont voulu écrire une histoire « exacte », sans parti pris. En véritables historiens, ils se sont refusé à porter des jugements de valeur, se contentant d’examiner et d’expliquer en toute sérénité les événements et les faits. Ceux-ci ne sont jamais enfermés dans le cadre étroit d’une histoire strictement régionale ou encore dans le cadre temporel des six années de la guerre. L’histoire, fut-elle régionale, est toujours resituée dans le cadre   plus large de l’Etat, de l’Europe, du Monde ou des stratégies globales quand il s’agit des faits militaires : il ne pouvait d’ailleurs en être autrement pour la région du Nord, essentielle durant toute la durée du conflit sur plan de la guerre. Le précédent de la Grande Guerre, les affrontements des années trente,  sont sollicités pour comprendre telle ou telle attitude des hommes, des groupes idéologiques, des religions, etc..

3.    Pour parvenir à ces fins, les auteurs ont puisé dans la documentation la plus large. Ils ont examiné avec beaucoup d’attention les acquis historiographiques de ces cinquante dernières années, comme en témoigne l’importance de la bibliographie adjointe à l’ouvrage. Ils ont mené aussi des recherches de première main dans les dépôts d’archives les plus divers. Les sources allemandes et britanniques ont été largement sollicitées. Il convenait tout d’abord de vérifier le bien-fondé de ce qui avait été écrit, de confirmer, d’infirmer, d’apporter des précisions, travail habituel de l’historien qui se doit toujours de remettre l’ouvrage sur le chantier ; cette histoire explore aussi de nombreux thèmes qui n’avaient pas été qu’à peine abordés jusqu'à maintenant :  on découvre ainsi l’importance du sport, du cinéma dans la vie des populations du Nord et parfois dans les préoccupations des autorités d’occupation et du régime de Vichy Dans cette quête, une large place a été faite aux documents photographiques, considérés comme une véritable source et pas seulement relégués dans leur fonction d’illustration. A l’aune de ce réexamen, les mythologies s’effondrent parfois.  Parmi les remises en cause entre autres, celle du cardinal Liénart qui au delà de sa prise de position courageuse à propos du S.T.O., reste fortement marqué par le pétainisme et  ne perçoit   pas toujours très bien la réalité sinistre du nazisme.  Le rôle de la police, voire de la gendarmerie française dans le domaine de la répression contre les communistes et résistante est réaffirmé avec beaucoup de force. Le parti socialiste est révélé à travers les contradictions qu’il traverse entre les uns qui ont assumé la « gestion du malheurs » et d’autres qui ont tenté avec bien des difficultés à initier une certaine résistance.

4.    L’ histoire de la résistance - question sensible et difficile au plan de la recherche -  est reconsidérée, autant au nom  du respect que l’on doit aux fusillés et aux disparus, que parce que la vérité historique l’exige. Les auteurs ont su avec beaucoup de rigueur et de précision démêler l’écheveau d’organisations fragiles et d’une réalité complexe ; une idée claire nous est donnée de ce phénomène fondamental, replacée désormais dans un cadre chronologique précis. Cette résistance est présentée dans toute sa diversité. Ses conflits internes, voire ses divisions, ses faiblesses notamment sur le plan militaire, sont largement évoqués. Il est cependant confirmé le Nord fut une grande région résistante.

5.    La rigueur est aussi dans la forme ; on apprécie la clarté de l’écriture, la clarté de la démonstration qui sont de celles que l’on rencontre généralement chez les grands historiens. De nombreuses cartes et illustrations viennent ajouter à la compréhension des faits et compléter utilement l’information. Certaines photographies suggèrent bien plus qu’un texte.

 

            La rigueur  scientifique qui sous-tend cette belle  entreprise nous fournit  un tableau précis et tout en nuances de la vie des population du Nord et d’une histoire, éminemment originale dans le kaléidoscope que peut paraître la France de cette époque

           

1)  Comme en 1914, la région du Nord a été marquée profondément par la brutalité de la guerre. La sourde inquiétude, ressentie dès la Drôle de Guerre par nos populations, se trouve justifiée par les combats de l’invasion, marquée par une rare violence. Il est vrai que  le sort de la campagne de France se joue en grande partie dans notre région et peut-être même le sort de la guerre par l’opération de Dunkerque. Le Nord et le Pas-de-Calais sont déjà parmi les trois départements les plus sinistrés de France. Durant toute l’occupation, la région reste sur un front de guerre, à proximité de l’Angleterre, ce qui implique une présence allemande des plus lourdes de France, notamment sur le littoral, la « zone rouge », région martyre soumise à des bombardements continuels. La « libération-éclair » a été précédée de longs mois de bombardements, à la fois d’intérêt stratégiques, mais aussi du fait de la présence des rampes de lancement.

2)  La main allemande, en conséquence, fut particulièrement lourde, d’abord pour les raisons ordinaires liées à la présence de toute armée d’occupation, ensuite pour des raisons de stratégie militaire, enfin  pour tout l’intérêt économique que pouvait présenter la première région industrielle de France. L’administration française, dont les relations avec Vichy sont difficiles, est placée sous haute surveillance. Les municipalités, contraintes à de multiples exigences, traversent la période la plus sombre de leur histoire.  L’économie est mise en coupe réglée par les pillages, les réquisitions, par l’exploitation poussée du bassin minier, mais aussi des autres secteurs industriels et de l’agriculture.  La pénurie suscitée par de telles pratiques explique les « jours gris » qui furent le vécu de la population. Celle-ci  peinait d’autant plus à assurer sa subsistance qu’elle était urbaine et ouvrière dans sa majorité et qu’elle disposait de revenus assez faibles. L’état sanitaire s’en ressentit. On s’évadait cependant  de la grisaille ordinaire par le cinéma, la pratique du sport - originalité du Nord là encore,  pépinière de champions -, par la recherche de toutes sortes de plaisirs auxquels tous ne peuvaient accéder. La main allemande est lourde aussi dans le domaine de la répression, à cause d’une résistance active, à cause la présence de quelques colonies juifs (les déportés de Lens).  Nos populations firent bien souvent les frais des rivalités entre services de polices allemands,  où l’administration militaire, réputée plus magnanime, fusillait  plus qu’à Paris pour montrer qu’elle savait aussi bien faire que la Sipo..

3)  Cette lourde présence allemande ne laissait pas d’être inquiétante, parce qu’elle s’accompagnait d’une réelle menace d’annexion, fruit d’un pangermanisme dont les racines remontaient au XIXème siècle. Le statut de zone « rattachée » conférée à nos deux départements placés dans l’orbite du Commandement Militaire de Bruxelles, la zone interdite  impliquaient une ligne de démarcation redoutable sur la Somme.  L’appui  apporté par les autorités d’occupation aux « délires séparatistes » de quelques groupuscules d’extrême-droite était certes mesuré, mais tous cela  confortait l’opinion dans une telle crainte, d’autant plus qu’elle eut le sentiment, durant de longs mois, d’être abandonnée par le  gouvernement de Vichy, qui n’en pouvait, mais qui peinait quand même à saisir ce qui se passe dans cette lointaine région du Nord, du moins dans les premiers mois de l’occupation.

4)  La population du Nord cultiva d’emblée, sortie du « coma » de l’été 1940, des sentiments antiallemands très nets. Ici, l’accommodement avec l’occupant, pour réel qu’il ait pu parfois paraître - il est des photographies très suggestives - , il est des pratiques telles que le marché noir que l’on ne peut éluder,  fut difficile. Les groupements collaborateurs, tolérés par les autorités d’occupation au vu de leurs seuls intérêts, n’eurent qu’une existence éphémère - un peu en 1942-  parce qu’elles n’accrochaient pas à la population. L’adhésion à Vichy, fut des plus mesurée : le « maréchalisme », pétainisme de sentiment, s’effondrait dès le printemps de 1941, contrarié par la politique ouverte de collaboration et par les événements de Syrie. Le pétainisme de doctrine, cher aux notables de droite, peinait à s’enraciner, faute de pouvoir peut-être  développer ses instances propres de propagande.   Il se heurtait sinon à l’attentisme prudent d’une partie de ses troupes potentielles, au fait que l’opinion, dans sa majorité, crut assez rapidement à la défaite de l’Allemagne.  Cette opinion se révèlait en effet farouchement anglophile, même si cette anglophilie fut sujette à des fluctuations qui résultaient bien plus des effets de la conjoncture guerrière que des résultats des propagandes allemande et vichyste.

5)  Aussi la Résistance ou plutôt les Résistances  purent-elles se développer très largement. Le Nord fut incontestablement une région résistante, même si les résistants y furent, ici comme ailleurs,  minoritaires.

a)   on soulignera tout d’abord la précocité de cette Résistance, expliquée à la fois par le modèle de 1914-1918, mais aussi par l’urgence de l’action, quand il s’agit de monter de toutes pièces des réseaux d’évasion et de renseignements. Il est vrai que la proximité de l’Angleterre, le rôle stratégique joué par la région explique rapidement l’intérêt de Londres (Intelligence Service, services gaullistes) de voir se développer les premières organisations, qui pouvaient s’appuyer sur les groupes locaux.

b)  la configuration sociologique de la région explique l’importance de la Résistance communiste. Cette résistance déjà potentielle avant l’invasion de l’Union soviétique, comme le montre la grande grève des mineurs de mai - juin,  devint très active dès l’été 1941 de par ses activités multiformes, mais où l’action directe est privilégiée. Cette Résistance fut durement réprimée : elle alimenta en abondance le « sang des martyrs »

c)   la résistance gaulliste, aux structures fragiles et constamment à reconstruire, fut loin d’être négligeable. Elle s’exprima à travers de très nombreux réseaux et  mouvements dont la force n’était pas sous-estimée par les autorités d’occupation, du moins à compter du second semestre de l’année 1943. A côté de l’OCM, s’activaient principalement les mouvements Voix du Nord, dès 1941, et Libé-Nord, en 1943. Il faut souligner aussi le rôle important que joua la Résistance polonaise dans un Bassin Minier marqué, depuis plus d’une génération, par l’immigration.

d)  Ces résistances, si diverses dans leurs conceptions, dans leurs méthodes, dans leurs objectifs, ont cependant pu réaliser leur unité, dans le cadre départemental des Comités  de libération, sous l’égide du CNR et du général de Gaulle, quand en 1943, les enjeux politiques liés à la Libération deviennent primordiaux. C’est le temps de la venue des hommes de Londres,  des parachutages, des belles organisations, du moins sur le papier, contrariés cependant par la vigueur de la répression allemande.

 

6)  Les rigueurs de l’Occupation au même titre que les caractères de la Résistance nordiste ont contribué à remodeler le paysage politique, tel qu’il émerge à la Libération. Le Nord-Pas-de-Calais devient une grande région communiste et le parti rivalise désormais victorieusement dans les zones ouvrières avec une SFIO qui a du assurer « la gestion du malheur » et qui a peiné à trouver ses marques dans la Résistance, en dépit de l’existence de quelques grandes figures. Le gaullisme remplit désormais un espace politique important, structuré tout d’abord  autour d’une démocratie chrétienne particulièrement vigoureuse. La Résistance aura ainsi contribué à renouveler le personnel politique de la région.

 

 

                Ce livre, des plus remarquables,  l’un des meilleurs que l’on ait écrit sur l’Occupation , comme le rappelle à juste titre Jean-Paul Rioux, est incontestablement un monument dans la production historiographique régionale et même nationale en ce qui concerne la Seconde Guerre Mondiale. C’est vrai que pour la vision un tantinet jacobine, voire parisianiste que  présente habituellement l’histoire plus ou moins médiatisée de la période, le Nord-Pas-de-Calais faisait figure  de parent pauvre (c’est peut-être la récurrence du syndrome de la zone  interdite). Il existe cependant peu de synthèses régionales aussi complètes où l’analyse et la réflexion ont été aussi poussées. C’est pour cela que l’œuvre d’Etienne Dejonghe et d’Yves Le Maner est  un exemple. Il faut espérer qu’il sera suivi pour que puisse se développer avec beaucoup de bonheur une histoire comparative qui sera riche d’enseignements.